Les Collections Editées en France entre 1910 et 1964

N° 403  -  René BENJAMIN  - La prodigieuse Vie d'Honoré de Balzac.

Ce livre est tiré en 12 cahier(s) de 32 pages il comporte donc un total de 384 pages
soit 374 pages de texte 10 page(s) en fin de livre.
1925 : chronique « LES LIVRES ET LES ÉCRIVAINS » par Albéric Cahuet
In l'Illustration N°4319 du 12 décembre, page 677

La prodigieuse vie d'Honoré de Balzac

M. René Benjamin a un talent trop passionné pour ne pas avoir recréé en quelque manière, à la mesure de son imagination et de sa sensibilité, ce personnage immense que l'on nous a raconté tant de fois et qu'il vient d'évoquer à son tour dans une sorte de fièvre continue. Je ne blâme point cette fièvre. Je l'estime, au contraire, heureuse et seule capable de recolorer à vif le document épuisé et de féconder puissamment le terrain mort autour d'une tombe. Le Balzac de M. René Benjamin fut-il le Balzac de la réalité ? Les spécialistes de l'histoire balzacienne en discuteront et je prévois leurs objections que je leur laisse le soin de développer. Mais on ne saurait nier que le livre de cet évocateur ardent est plein de lumières fascinantes. M. Benjamin a jeté au creuset tout ce qui a été écrit sur Balzac et il sort de cette matière en flammes un personnage qu'anime toute la passion de ses gestes, de ses amours, de son orgueil, et qui nous explique son &&œuvre dans un torrent de paroles grandes et saisissantes, même dans l'emphase.

Peut-être la fièvre trop soutenue de ces discours, l'écriture ardente et parfois un peu haletante ne nous laissent-elles pas assez entrevoir l'esprit attentif, précis, méticuleux qui dessina le décor de la pension Vauquier ou de la maison Grandet et nous initia au détail des affaires de César Birotteau. Mais l'évocation des heures nocturnes de Saché où s'achève, dans un délire de l'esprit torturé et triomphant, le manuscrit du Père Goriot, est d'une beauté qui est certainement aussi une vérité, et, plus que de longs exposés critiques, vous aimerez ce raccourci puissant où Balzac annonce et explique toute son &œuvre :

Les Scènes de la vie privée, premières années de la vie, adolescence, jeunesse, peines et joies des jeunes hommes, des jeunes filles, des jeunes femmes jusqu'à l'âge des premiers calculs.
Ensuite les Scènes de la vie de province celles où les idées et les calculs prennent la place des images et de l'irréflexion. Les personnages ont vieilli. Il n'est plus question comme à vingt ans d'élans et de générosités. On discute des chiffres. Dans quel cadre ? Celui des petites villes, parce que c'est le plus mesquin. Tracasseries, rivalités, espionnages sont les privilèges de la province. Mais tout de suite après, en opposition, Scènes de la vie parisienne, peintes à grands traits, celles-ci. Les problèmes s'élargissent et se creusent. Nous abordons une société où les sentiments vrais sont l'exceptionnel. Tout est chiffré, tout est coté. Et la capitale seule peut convenir pour de telles peintures. Vie privée, Vie de province, Vie parisienne, ces trois séries se tiennent, et ces trois séries faites, tout est dit sur l'homme en tant qu'homme.

Quatrièmement, alors, Scènes de la vie politique où je montrerai les hommes représentant les masses ; Cinquièmement, Scènes de la vie militaire, conséquence terrible de la vie politique : on verra des masses s'affronter, se heurter, se massacrer. Sixièmement, enfin, la nation : la nation tantôt triomphante, tantôt vaincue. Elle a des cicatrices, elle a besoin de repos ; c'est le soir d'une dure journée ; il me reste à peindre dans leur lenteur et leur sérénité les Scènes de la vie de campagne. Et ceci accompli, j'aurai fait le tour de tout.

M. René Benjamin a fait de son livre un triptyque dont les trois volets prennent pour titre : « la lutte avec la vie », « le triomphe du génie », « la lutte avec la mort ». Auprès de l'homme qui, pour suivre son calvaire de gloire, se débat entre tant de forces accablantes, on voit apparaitre les bonnes fées tutélaires, Mme de Berny, la Dilecta, réintégrée avec ferveur dans tout son rôle d'influence divinisée, Mme Zulma Carraud, l'amie claire ; enfin, la troublante, l'énigmatique Mme Hanska penchée sur l'agonie.

Et il y a aussi la famille résistante et entrainée, les impératrices, les figurants nécessaires, les interlocuteurs illustres, par qui s'exprime et se colore l'époque, l a marquise de Castrie, Sophie Gay, George Sand, visage d'ivoire avec des yeux de bronze vivant, la Duchesse d'Abrantes finissant solitaire et misérable sa vie d'inconscience et de désordre et pleurant quand Balzac li lit le récit de la vie de Napoléon fait par un soldat dans une grange ; Mme Récamier, la toujours divine, entrevue à l'Abbaye au Bois, dans une chambre dorée par le soleil, où il y a une harpe, le portrait de Mme de Staël et la silhouette immobile de Chateaubriand hautain, lointain ou distrait. Des tableaux, des portraits, des croquis se composent ou s'animent dans une époque dont il nous semble, vraiment en de nombreuses pages de ce livre, respirer l'atmosphère et entendre les voix.



Albéric Cahuet
La prodigieuse vie d'Honoré de Balzac, Plon, éditeur, 10 francs



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